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Mais où est passé le « temps réel » ?

Une course à la synchronisation ?

Au siècle dernier, le régime de synchronisation universelle imposé par les technologies de l’instantané et du « temps réel » trouvait son symbole adéquat dans la rigide « grille des programmes » associée au médium télévisuel. Le temps s’étalait d’un coup sur l’espace ; le monde était à bon droit décrit comme un « village global ». Mais tout change si, d’une part, les flux-sources se démultiplient sur la « toile », et si, d’autre part, le temps de l’information se distribue sur des lignes de mouvement plutôt que sur des points ou des relais attachés à des lieux fixes. Nous vivons désormais avec des prothèses mobiles. La trame de nos existences est tissée d’une multitude d’instruments de communication et de géolocalisation. De la diffusion de ces technologies « invasives » et autres media « ubiquitaires » résulte un bouleversement complet de notre rapport au temps comme à l’espace. Mais c’est une transformation sourde ; nous la sentons davantage que nous ne la percevons. Tâchons tout de même d’en relever quelques indices.

La carte ne recouvre pas le territoire

Selon le temps, d’abord : non seulement la synchronisation doit elle-même être opérée à chaque instant, en temps réel, mais toutes sortes d’effets de désynchronisation et d’intermittence deviennent possibles là même où le « temps réel » semblait devoir garantir une adhérence parfaite. Ces effets, cependant, seraient négligeables si la prolifération des nouvelles technologies d’information et de mobilité n’induisait pas, parallèlement, une mutation de notre rapport à l’espace. Il suffit d’observer un chauffeur de taxi rivé à l’écran du navigateur où se projette la ville, circulant par connexions de proche en proche, pour comprendre que les technologies GPS accentuent, plutôt qu’elles ne l’effacent, le décalage entre les trames virtuelles et la réalité solide des corps et des supports distribués dans l’environnement physique. La carte ne recouvre pas le territoire ; elle le double, elle le prolonge, elle le déplie selon d’autres dimensions, avec tous les faux raccords imaginables.

Accro au temps réel ?

L’effet « tunnel » lié à une perte de connexion n’est qu’un exemple parmi d’autres du genre d’accidents ou de ratés du transfert instantané qui contribuent à rendre notre monde en réalité moins compact et moins unifié que ne le laisserait penser la densification générale des échanges. On pourrait citer, dans le même sens, les modalités multiples du « différé » : pratique intensive des podcasts et de la vidéo à la demande, usage du replay dans les retransmissions d’événements sportifs, déphasages causés par le différentiel de vitesse de transmission entre télévision numérique et télévision hertzienne, etc. Là encore, les nouveaux modes de circulation autorisés par les technologies d’information et de communication ont un effet démultiplicateur.

Quand l’événement se « diffuse »

Quant au contenu de l’information – l’événement, le point d’actualité –, diffracté au prisme des nouvelles technologies de communication, il finit par acquérir une qualité diffuse ou flottante. Il suffit de songer aux troubles révolutionnaires qui ont agité les grandes capitales du Proche et Moyen-Orient ces dernières années : au Caire ou à Téhéran, les mouvements de foule se font et se défont au gré des myriades de tweets échangés et du flux des images diffusées par les chaînes d’information en continu ; l’événement est vaporisé, il se donne comme une tresse de temporalités intriquées, mais curieusement décalées les unes sur les autres. Voyez, pour exemple, l’étonnante scène documentée par le film suivant :http://www.youtube.com/watch?v=l96wRjM4EEg. Sur la place Tahrir, la nouvelle de la destitution du président Moubarak, relayée par tous les media, portée par la rumeur de la foule, met presque cinq minutes à atteindre le groupe des manifestants en prière…

Si le temps flotte, il faut apprendre à faire la planche

Le temps réel est un mythe : il n’y a de synchronisation que provisoire, par un phénomène de convergence locale. Ce nouveau régime temporel est, fondamentalement, un régime de la dispersion ou des simultanéités disloquées. Ses répercussions se font d’ailleurs sentir bien au-delà du domaine des technologies de l’instantané, dans le quotidien de nos vies. Chacun le sait, chacun le sent : la gestion multitâches et les rigueurs du « just in time » distribuent l’attention sur plusieurs niveaux et obligent à un effort de synchronisation de plus en plus tendu des activités et des projets. On se plaint du fait que le temps manque et que tout s’accélère ; on réclame des zones de ralentissement ; certains vont jusqu’à prôner la « décroissance ». Mais à bien y réfléchir, le sentiment d’accélération qui résulte de notre nouveau régime temporel est tout à fait singulier : il tient moins au raccourcissement des durées absolues rendu possible par les technologies de communication qu’à la nécessité de réaliser une coordination de plus en plus serrée des emplois du temps et des agendas. Or des études sociologiques font clairement apparaître le phénomène : nous ne sommes pas aux prises avec un temps-fluxinexorablement accéléré (on songe à Charlot dans les Temps modernes, peinant à suivre le rythme endiablé de la chaîne de montage) ; nous avons plutôt affaire à une temporalité fragmentée, trouée, dispersée et tendanciellement évidée au sein de la plus grande agitation. Ce temps distribué, ce temps-flot qui s’éparpille au point de ne plus passer (sentiment de répétition et de « déjà vu ») définit notre condition contemporaine. Si le temps flotte, il est urgent d’apprendre à faire la planche. Une nouvelle intelligence de la durée reste à inventer – une nouvelle manière d’occuper le temps et d’y circuler.

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