Previous Next

Mehdi Moussaïd, emporté par la foule

14.06.2019
portrait-mehdi-moussaid

Depuis douze ans, Mehdi Moussaïd étudie le comportement des foules. Chercheur au Max Planck Institute de Berlin, il tente de comprendre comment se structure la mobilité piétonne.

Mehdi Moussaïd est une espèce rare, en voie de prolifération. Cheveux en bataille, tempes blanches, fine barbiche et regard vif, dissimulé derrière des montures rectangulaires, ce Français de 37 ans, né au Maroc est un « foulologue », fervent pratiquant de la « fouloscopie ». Rassurez-vous, derrière ces termes qui ne figurent pas encore au Petit Robert, ce père de deux enfants n’est pas le gourou d’une secte d’illuminés. Cet éthologue s’attache depuis douze ans à étudier le comportement et la mobilité des foules. Il a d’ailleurs publié en janvier dernier le livre Fouloscopie, prolongement de son blog Fouloscopie, ce que la foule dit de nous, où il vulgarise avec humour ses travaux de recherche.

Le parcours de Mehdi Moussaïd a d’ailleurs toujours été rythmé par la mobilité. En 2000, il débarque de son Maroc natal à la Faculté de Sciences de Nantes puis décroche un diplôme d’ingénieur informatique à l’Ecole Polytechnique de la ville. Après avoir bourlingué et cherché sa voie, il se passionne pour la recherche scientifique et postule en 2007 à un doctorat sur le comportement de la foule à Toulouse.

Fluidifier la mobilité piétonne

Biologiste, physicien, psychologue… le chercheur à l’Institut Max Planck de Berlin depuis 2011 multiplie les casquettes. Il analyse notamment les flux piétonniers. 
« L’idée c’est de comprendre la structuration du déplacement des piétons pour adapter la ville et construire les villes de demain en améliorant l’efficacité du trafic et le confort de marche », explique Mehdi Moussaïd.

Au cours de ses premières expériences, il s’intéresse à la faculté qu’ont les piétons de se coordonner et de s’éviter quand ils se croisent, sans communiquer entre eux. Il constate qu’en France, avant même le premier pas, dans 95% des cas, deux piétons en sens opposé s’évitent par la droite. Un constat qui varie d’un pays à l’autre. En Asie, les gens s’évitent par la gauche. « C’est une règle comportementale, une convention sociale qui est partagée par l’ensemble de la population. Le trafic automobile peut avoir un impact. Souvent quand on roule à droite, on s’évite par la droite et inversement, mais il y a des exceptions. C’est surtout un apprentissage social né de la répétition et des échecs dès le plus jeune âge. »

Même phénomène dans les rues commerçantes piétonnes très fréquentées. Les flux de piétons en sens opposé vont occuper spontanément une moitié de l’espace disponible. Tout cela par mimétisme et grâce à l’intégration collective inconsciente du côté par lequel ils doivent s’éviter. « Ces autoroutes de piétons sont un comportement collectif auto-organisé et intelligent car cela permet naturellement de fluidifier le trafic piétonnier et d’améliorer le confort de marche », souligne le lauréat du prix Le Monde de la recherche en 2011.

Planifier la mobilité pour éviter les drames

Si collectivités publiques et entreprises privées peuvent se nourrir de ses travaux pour améliorer la mobilité de leurs villes (habitudes de déplacements, densité de piétons dans certains endroits etc.), elles s’intéressent davantage à un autre aspect de la « fouloscopie » générée par la mobilité : comment assurer la sécurité et la fluidité sur les zones à forte densité humaine ? Comme les festivals de musique, les événements sportifs, les pèlerinages, les évacuations d’urgence ou encore les couloirs de métro. « On cherche à comprendre comment se produisent les mouvements de foule, de paniques… et on tente d’apporter des solutions pour minimiser le risque d’accidents », détaille le foulologue.

Les nudges sont ainsi régulièrement utilisés pour fluidifier le trafic piétonnier et éviter les drames. Les poteaux placés au beau milieu des lieux publics très fréquentés comme les statues aux entrées des parcs ont une réelle utilité. « Placer un obstacle devant une sortie permet de réduire les frictions entre les piétons et d’éviter les goulots d’étranglement. En adaptant l’environnement, on influe sur le comportement et la mobilité des gens. Car une foule qui marche, sort toujours plus vite qu’une foule qui court. » Face à un danger, comme une suspicion d’attentat, la tendance à imiter ses voisins et créer des mouvements de panique est d’ailleurs très importante. Comme chez un troupeau de mouton ou un banc de poissons. « Si vous sortez d’un train dans une gare méconnue, vous allez avoir tendance à partir du côté où le flux est plus important. Le mimétisme détermine beaucoup de choses dans une foule », explique le chercheur.

A la Mecque, la « fouloscopie » a permis de prendre des mesures drastiques et d’endiguer les mouvements de foule et les accidents qui en résultent. Les rues ne sont plus qu’à sens unique et le parcours de chaque pèlerin est réglementé, permettant ainsi de contrôler la densité et les flux de piétons de manière chirurgicale. « La planification, c’est la clé car les pires situations, ce sont les goulots d’étranglement. Dans les zones à forte densité, on évite par exemple les flux bidirectionnels et on préconise les routes parallèles et à sens unique. » Mais la fouloscopie pose tout de même un problème à Mehdi Moussaïd : il n’arrête jamais de travailler. « J’y pense tout le temps car j’y suis constamment confronté. Dès que je mets le nez dehors, j’analyse le comportement des piétons… ».

 

* Auteur du livre Fouloscopie, en janvier 2019, aux éditions HumenSciences

** Auteur du blog « Fouloscopie, ce que nous dit la foule »

Share this article

There are no comments.

Add a comment

*Mandatory fields